Une dynastie de navigateurs

                            

 

 

 

J'ouvre avec curiosité un vieux livre de bord au titre évocateur "Le registre de ma famille" pour y lire :" À l'entrée du Saguenay, la goélette de mon mari Alfred Lavoie est frappée par le Canadian Trapper, steamer du gouvernement, un jeudi soir à dix heures. La goélette a coulé et l'équipage a dû son salut à la goélette Ste-Rita qui se trouvait sur les lieux." Voilà ce que ma mère Alida consignait dans son registre, de façon assez laconique, en date du 24 juin 1927.

La Baie-Saint-Paul naufrage à l'embouchure du Saguenay le 24 juin 1927 vers 23 heures.

Le Canadian Trapper 1920, construit à Lauzon

Longueur: 331 pieds, largeur 46,6 pieds. Tonnage3599.94

 Madame Marie-Desneiges Simard se souvient bien, elle, de l'arrivée à Baie-Saint-Paul des deux naufragés, Alfred Lavoie et Théodore Morin. Sa mère lui fait signe et lui dit:" Regarde passer les deux naufragés." Marie-Desneiges de regarder par la petite fenêtre du sous-sol pour voir nos deux hommes sans bagage, l'air abattu... En effet, mon père venait de voir toute sa fortune engloutie en quelques minutes.

Mon père, Alfred Lavoie, ce naufragé en question, a commencé à naviguer à l'âge de 10 ans avec son père Alfredise, sur la goélette Régina.

À dix-neuf ans, il achète sa première goélette, La Julie. Pour faire cet achat, son père Alfredise avait dû hypothéqué sa propre maison. Alfred abandonne momentanément la navigation pour aller travailler au port de Port-Alfred comme débardeur. À Chicoutimi, il fait connaissance avec ma mère, Alida, qui avait été élevée à l'orphelinat tenu par les Augustines à l'Hôtel-Dieu de Chicoutimi. La famille arrive à Baie-Saint-Paul le 10 mai 1924. Cette année-là, Alfred achète la goélette Baie-Saint-Paul, celle qui coulera trois ans plus tard, une nuit, à l'embouchure du Saguenay. Il commence à naviguer en avril 1925 desservant les divers ports de la Côte Nord et du Saguenay.

Voici une précision que le journal Le Devoir du 1er juillet 1927 rapporte concernant cette collision fluviale:"...Les principaux officiers du Canadian Trapper ont déclaré n'avoir vu les feux de La Baie-Saint-Paul qu'à deux cents pieds environ de la goélette, bien que la nuit fût sereine."

Lors de l'enquête qui sera menée concernant cette collision maritime, ce témoignage protégera le capitaine et les marins de ce steamer de toute accusation, même de tout soupçon de négligence de la part de la vigie. Mon père et monsieur Théodore Morin ont assuré, eux, avoir bel et bien vu les feux du Canadian Trapper à un demi-mille alors que le steamer remontait le fleuve tandis que leur goélette devait lutter contre un très fort courant produit par la marée à l'entrée du Saguenay. Mon père a agité une lanterne pendant une dizaine de minutes pour signaler sa présence et attirer l'attention des hommes du Canadian Trapper. Mais en vain! La collision fut brutale car, en quelques minutes, la goélette avait sombré...Il faut rappeler que, dans ces années-là, les bateaux n'étaient pas équipés de radar et d'autres instruments sophistiqués pour les guider et détecter les dangers de la navigation de nuit comme de jour: on naviguait à vue! La navigation sur le Saint-Laurent a toujours été difficile car notre fleuve a de ces caprices...On ne compte plus les tragédies survenues depuis les débuts de la colonie, de sorte que le lit du fleuve géant est un vaste cimetière d'épaves.

Quelle tristesse s'est abattue sur la famille Lavoie à la suite de ce naufrage! Mais mon père, grâce à Dieu, avait eu la vie sauve! Il fallait rapidement envisager autre chose pour faire vivre la famille. Mon père, en homme courageux et travailleur, sut sortir de cette épreuve terrible - la perte de son gagne-pain - en cherchant du travail dans un autre domaine car la famille grandissait.

En août 2002, je suis allée à Tadoussac et j'ai fait une excursion sur le Saguenay, une sorte de pèlerinage du souvenir. J'ai vu, avec combien d'émotion, l'endroit - c'est tout près de l'île Rouge - où mon père a fait, jadis, naufrage. Je me suis dit alors: " Comme nos ancêtres ont été courageux pour affronter les dangers de ce fleuve sournois sur de si frêles goélettes en bois! Heureux ceux qui sont sortis vivants de tels dangers! Heureux, surtout, ceux qui, comme mon père et son adjoint, ont eu la vie sauve lors d'un naufrage! Il y a eu la Providence pour eux."

Malgré le souvenir de ce terrible naufrage resté bien vif dans les mémoires, la navigation est toujours demeurée la tradition dans la famille d'Alfred Lavoie. Deux de ces fils, Benoît et Lévis, ont repris le gouvernail. Benoît a commencé à naviguer à 16 ans; Lévis le suivit de près. Ce dernier navigue encore et prendra sa retraite dans quelques mois. Benoît et Lévis sont de la quatrième génération de navigateurs dans la famille. À la cinquième génération, c'est André, le fils de Délia, qui poursuit la tradition. La sixième génération est dignement représentée par une fille: la fille d'André, Cindy, qui navigue actuellement pour la Marine Royale Canadienne. André, le père de cette dernière navigatrice, a servi durant 25 ans dans la Marine Royale Canadienne. Benoît enjolive paisiblement sa retraite et avec son épouse Andrée, ils fabriquent des maquettes de goélettes et de bateaux célèbres. Sa réputation n'est plus à faire car il réussit à merveille dans ce domaine artistique.

Maquette Ste-Rita construite en 1920- 51 tonnes, à voiles.

 

Maquette La Baie-Saint-Paul, 1925. Propriétaire: Alfred Lavoie

Son fils Jean-François navigue à sa façon à lui: dans les airs. Il est commandant de bord pour la compagnie Air Transat.

Quant à Paul-André, il navigue .....à travers le monde, soit en bateau, soit en pirogue, soit en avion, soit en TGV, car il a la réputation d'être un grand voyageur: un bourlingueur international  puisqu'il a passé près de quarante ans de sa vie à l'étranger. Cela lui a permis de bien connaître le monde des transports et de faire face aux divers risques qui les accompagnent forcément. Quant à mes soeurs Bernadette, Délia et Mirielle, elles ont toutes trois une peur bleue de l'eau! Sagement, elles se contentent de naviguer uniquement sur les routes du Québec...Est-ce qu'elles ignorent que ces routes sont aussi dangereuses, sinon plus dangereuses que la navigation sur le Saint-Laurent par nuits de lune?

Avec jalousie, peut-être, on pourra bien dire maintenant avec vérité:" Quelle famille!"

Paul-André Lavoie, f. m. s.

Directeur général de C. S. I.

Le 3 janvier 2004

Cette recherche est un projet du Groupe d'action des 50 ans et plus de Charlevoix ouest sous le thème " Les Aînés Porteurs de mémoire. Coordonnatrice du projet: Madeleine Trotier Otis.

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