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La Crèmerie de Baie-Saint-Paul
1928-1966 par Joseph Otis
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Historique et implantation Anciennement, les cultivateurs gardaient des vaches pour répondre à leurs besoins individuels en lait, crème, beurre, etc. Pour les plus gros de ces producteurs laitiers, il leur fallait écouler le surplus de production auprès d'une clientèle locale: certains offraient du lait ou de la crème, d'autres fabriquaient du fromage ou du beurre. Plusieurs de ces cultivateurs approvisionnaient en beurre les marchands du village qui vendaient ce beurre de fabrication artisanales sous l'appellation de "beurre d'habitant". Malgré les glacières (les réfrigérateurs n'existaient pas encore), le stokage et la distribution posaient des problèmes aux producteurs et aux marchands. Dans les années 1920, il s'était formé de nombreuses petites fromageries autour de Baie-Saint-Paul, chez qui certains cultivateurs acheminaient le surplus de leur production laitière. En 1927, on s'est rendu compte qu'il existait une demande commerciale pour le beurre. Un groupe de cultivateurs et d'hommes d'affaires formèrent alors le projet de regrouper les ressources et les fournisseurs de neuf petites fromageries existantes en une seule fabrique de beurre. Pour constituer le capital de départ nécessaire à la fondation d'une beurrerie, les intéressés souscrivent une part minimale de 100$. C'est ainsi que, le 17 octobre 1927, une grande assemblée est convoquée pour mettre sur pied le projet devenu le grand sujet de conversation du village. Les sociétaires se sont d'abord choisi un nom: La Société des Patrons de la Beurrerie de la Baie-Saint-Paul. Leur premier geste est d'élire un bureau de direction formé des cultivateurs Georges Côté, Joseph Bouchard (Médéric), Joseph Simard (Louis) et Joseph Tremblay (Ovide). Monsieur Georges Côté du Rand de l'Équerre en est élu président. Par résolution, il est décidé que le président et mon oncle Adélard Simard, fromagier du Ruisseau Michel, soient chargés de trouver un terrain pour localiser convenablement la future beurrerie. Le choix final se porte sur un terrain appartenant à monsieur Roger Boily, localisé en plein coeur du village et à quelques arpents de la gare du chemin de fer. Tout marcha rondement et, le 10 mai 1928, le curé monsieur le chanoine Joseph Girard bénissait le nouvel édifice qui comprenait tout l'équipement nécessaire à la fabrication d'un produit de qualité. Cette construction existe encore aujourd'hui au 12 de la rue Saint-Gabriel à Baie-Saint-Paul. Les débuts de la Beurrerie Baie-Saint-Paul sont prometteurs et tout paraît devoir bien aller. Un certain monsieur Kirouac en est le premier fabriquant de beurre. Hélas, des difficultés surgirent peu à peu car on avait implanté une coopérative dans un milieu non préparé. Afin de fournir une matière première de qualité, les cultivateurs se virent forcés de s'équiper d'un centrifuge pour séparer la crème du lait et certains trouvèrent cet achat très onéreux. De plus, la beurrerie faisait une concurrence directe aux cultivateurs qui vendaient du "beurre d'habitant" et qui se faisaient souvent payer en marchandises chez les marchands qu'ils approvisionnaient en beurre. Ainsi, des susceptibilités surgirent ici et là, dégénérant en critiques qui donnèrent la peur à certains bailleurs de fonds qui réclamèrent leur mise initiale. Malgré divers efforts de consolidation de la dette, l'entreprise semble donc, au début de 1933, vouée à une faillite si l'on n'arrive pas à faire une vente rapide. Mon père, monsieur Lucien Otis, restaurateur sur la rue Saint-Jean-Baptiste à Baie-Saint-Paul, faisait partie des sociétaires qui avaient lancé la beurrerie en 1927. Pour ne pas perdre l'argent qu'il avait investi dans l'affaire, mon père décide d'acheter la beurrerie le 30 mars 1933. Il met, ensuite, tout en oeuvre pour assurer la reprise des opérations le 3 mai suivant et en confie la bonne marche à monsieur Arthur Ménard de Saint-Urbain. En fait, c'est surtout grâce à une approche innovatrice pour l'époque que l'entreprise parvient à reprendre vigueur: monsieur Ménard possède une automobile Ford et la beurrerie offre d'aller cueillir la crème chez les cultivateurs qui le désirent. L'innovation permet à la beurrerie d'agrandir son territoire et d'augmenter sa clientèle. La relance de l'entreprise s'avère un succès. L'été étant la période la plus active dans une beurrerie, mes frères et moi aidions aux opérations de la fabrique durant nos vacances scolaires. Mon frère Antoine et moi prenons goût à ce genre de travail et pensons faire carrière dans ce domaine. C'est ainsi que mon père décide d'envoyer Antoine à l'École de laiterie de Saint-Hyacinthe pour obtenir ses diplômes de Fabricant de beurre et d'Expert-essayeur de lait. Antoine peut donc, à partir de 1935, agir comme fabriquant de beurre en chef. Quant à moi, je vais suivre le cours commercial au Collège de Lévis, pour ensuite passer par l'École de laiterie de Saint-Hyacinthe. Cette double formation me permet donc d'assister Antoine à la fabrication du beurre et de me changer de l'administration de l'entreprise. En 1942, mon frère Antoine et moi achetons la beurrerie que nous rebaptisons Crèmerie Baie-Saint-Paul Enr. lors de l'Acte de vente, et où nous produisons le beurre de marque Champion. La beurrerie achète un camion et monsieur Léon Fortin de Saint-Urbain est engagé comme chauffeur pour assurer la cueillette de la crème et la livraison du beurre. Au départ de monsieur Fortin, vers 1948, monsieur Angelo Bouchard entre à l'emploi de la beurrerie et au début des années 1950, l'entreprise doit recruter un autre employé, monsieur Yvon Simard. La beurrerie est très prospère et recueille de la crème sur un territoire comprenant non seulement les environs de Baie-Saint-Paul mais qui couvre aussi Saint-Urbain, Saint-Hilarion, Saint-Placide, Petite-Rivière-Saint-François, etc. Quant aux ventes de beurre, elles se font sur un territoire encore plus étendu avec des livraisons régulières à Saint-Irénée, La Malbaie, Saint-Siméon, etc. Nous avons même des surplus que nous vendons aux Coopératives Fédérées de l'Ile d'Orléans et de Québec. Le seul territoire que nous ne couvrons pas se trouve autour des Éboulements où il y a une beurrerie relativement prospère, malgré le territoire assez local qu'elle couvre. Mais en 1956, cette beurrerie est détruite par un incendie. Grâce à l'argent des assurances, les propriétaires décident de reconstruire. Leur entreprise ayant toujours été plafonnée en raison de l'exiguïté du territoire, les propriétaires de la Beurrerie des Éboulements projettent donc de s'établir dans le rang Saint-Laurent à Baie-Saint-Paul. Nous devons donc réagir vite devant la menace d'une telle concurrence car notre expérience nous dicte que le marché pourrait difficilement faire vivre deux beurreries se partageant le même territoire et la même clientèle. Nous avions aussi à prendre en compte la situation générale de l'industrie laitière qui était alors en pleine évolution. Les producteurs laitiers devenaient de plus en plus mécanisés (trayeuses, etc.) et plusieurs visaient à opérer à l'année, même pendant les mois d'hiver où leur troupeau restait à l'intérieur des bâtiments. Plusieurs s'étaient aussi équipés de bassins réfrigérés pour conserver mieux et plus longtemps leur production jusqu'à la cueillette par camions-citernes. Le réseau routier commençait à s'améliorer ce qui ouvrait le territoire aux laiteries de Québec. Élément nouveau dans le décor, la margarine avait fait son apparition sur le marché et gagnait en popularité à cause de son prix inférieur à celui du beurre. Enfin, le travail à la beurrerie n'avait été, jusqu'à présent, que saisonnier (de mai à octobre) ce qui nous obligeait à trouver un autre travail pour les six autres mois creux de l'année. C'est pour cet ensemble de raisons qu'en 1959, Antoine et moi décidons de vendre à la Beurrerie des Éboulements qui déménage ses activités à Baie-Saint-Paul. Seul Antoine demeure avec la nouvelle entreprise où il poursuit son rôle de Fabricant de beurre en chef. Quant à moi, je quitte le domaine pour devenir, en 1962, secrétaire municipal de la Ville de Baie-Saint-Paul. La Beurrerie fermera définitivement ses portes en 1966. |
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